C’était entre 2001 et 2002, j’avais 15ans. Ma vie était celle d’à peu près tous les adolescents de cet âge : tourné vers la découverte de moi-même, ma place dans un groupe, dans la société, la recherche de repères, et tout le reste. Je n’y connais pas grand chose en adolescent, sinon ce que j’en ai vécu moi-même de l’intérieur, et tout ce que j’ai eu l’occasion d’observer par la suite lors de mes tribulations parisiennes (mais j’étais alors déjà plus âgé).
Indiscutablement, ce qui me différenciait de la masse des gamins acnéiques était le manque total de conformité avec les normes classiques des jeunes de mon âge. J’étais différents par mes attitudes, mes intérêts, mon apparence, et plus encore, par l’image que je renvoyais aux autres.
J’étais un jeune geek.
J’aimais Pokémon, alors qu’il s’agissait alors de « ce jeux de cartes pour gamin, comme les magic ». J’aime toujours d’ailleurs ce jeu vidéo d’une très grande qualité, dans ses versions Rouge et Bleu tout du moins. Je ne vais pas vous faire l’affront de soulever le troll du « c’était mieux avant » – et puis je me suis arrêté aux versions Or/Argent. Pas plus que je ne vais insister sur le fait que je connaissais ce jeu avant les premières pubs en France, ni même de mon amour pour Hamtaro alors que le dessin animé n’était qu’une ébauche. Con de Hipster.
J’aimais les cartes Magic aussi. J’y jouais parfois tout en haut des escaliers à la fin du collège, puis j’en parlais avec assiduité à la pause entre deux cours avec un pote au Lycée. Et ça aussi c’était très bizarre, parce que qui voudrait jouer à un jeu de carte aussi complexe, avec des mots aussi étranges et ésotérique ?
J’aimais lire. De tout, mais il semble que mon attrait tout particulier pour les romans de sciences fiction (Isaac Asimov, Dan Simmon, Orson Scott Card pour ne citer qu’eux) et de médiéval fantastique (David Eddings, JRR Tolkien, Terry Pratchett qui restent des classiques) ne s’accordaient pas avec les lectures saines et en vogue parmi la population locale. Comme le dernier Closer, ou ce qui en tenait lieu à l’époque.
J’aimais écrire. Tout le temps, partout, je noircissais des pages et des pages d’une écriture proprement infâme, pleine de ratures et de fautes d’orthographes, avec un style plus que médiocre – je me suis un peu amélioré depuis, paraît-il. Mais au lieu d’écrire mon journal intime de futur empereur-dieu de la cours de récrée, je créais des mondes, je donnais vie à des personnages, je répondais aux débats philosophiques qui peuvent animer un garçon de 15ans mal dans sa peau.
Je ne connaissais pas beaucoup de monde comme moi au lycée. Je veux dire, qui s’intéressent non seulement à des choses qui sortent de l’ordinaire, mais surtout, qui s’intéressent à comprendre comment les choses fonctionnent. La curiosité simple et logique de la découverte et de la compréhension du monde – toute proportion gardée, je parle de mes 15ans tout de même.
Alors j’allais sur Internet, où je retrouvais mes amis, ceux qui lisaient les mêmes choses que moi (mais surtout, pas seulement les mêmes choses), ceux qui écrivaient aussi beaucoup, ceux qui jouaient, ceux qui cherchaient à voir un peu plus loin que ce qu’ils pouvaient trouver à la télé et dans les magasines pour ado. C’est peut-être de là que vient mon attachement à Internet : cette découverte d’un monde nouveau, où le jeune ado de 15ans peut discuter, dans différents forum, de sujets qui l’intéressent avec des gens très différents. Et ce, sans être jugé sur son apparence ou sur son âge (bien que cela transparaisse très vite, soyons honnête).
J’étais un paria au quotidien, et j’étais clairement mis à part des groupes de la société que formait ce microcosme lycéen et adolescent. Pouah des jeux vidéos, des livres, de la musique pas comme les autres. Ne pas s’habiller avec les fringues à la mode, ne pas savoir prendre soin de son image, ne pas faire ce que les autres attendaient que je fasse ou comment j’étais censé me comporter avec les autres. Il faut dire que je n’étais pas très doué pour les rapports sociaux : un peu timide, forcément mal à l’aise avec moi-même et donc avec les autres, et jamais la volonté de me défendre avec la force, la brutalité, ou une sorte de rage. Et je m’intéressais plus aux livres qu’au fille, ultime affront à ce que doit être la virilité masculine à 15ans.
Mais j’avais des passions. Je les ai toujours d’ailleurs : ce que nous appelons aujourd’hui la « culture geek », avec ses travers et ses merveilles. Je suis d’ailleurs toujours aussi surpris que ce mot d’insulte, ce mot « geek » soit aujourd’hui porté avec tant de prestige. Le geek, c’est chic ?
Travers de geek
Comme tout les adolescents, j’ai cherché un modèle à copier, j’ai cherché à me créer un référentiel. Et c’était celui des geeks. À la même époque je m’intéressais aussi beaucoup au(x) mouvement(s) gothiques. J’en garde d’ailleurs encore les traces aujourd’hui – ce que je trouve amusant voire distrayant… sans doute mon côté espiègle. Mais ce n’est pas le sujet.
Ce modèle n’était pas parfait. Tout d’abords, il entraine petit à petit un rejet des autres. Après tout ils me rejettent, je les rejette. C’est logique. Quoi que cela fini un peu en élitisme forcené, en « je suis meilleur que les autres ». Je ne vais pas juger, je ne pense pas que ce soit bien ou mal. Je préfère me dire que ça fait parti de la construction de soi, de sa recherche de confiance en soi. Mais je prends les avis (éclairés) des experts en la matière.
C’est sans doute ce petit côté hautain qui m’entraine aujourd’hui sur la pente du Hipster. Mais là encore, je vois tout cela d’un œil plus amusé qu’inquiet.
Autre remarque, c’est la proportion très faible de filles dans ce milieu. Je me rappelle encore, assis au fond de la boutique « Les légendes oubliées », à Angoulême, entre un grand blond virtuose du pinceau, et un petit émacié aux problèmes de santé graves, avoir trouvé particulièrement exceptionnel la présence non pas d’une mais de deux femmes dans la boutique.
Et de fait, il y avait très peu de femmes aux événements de geek. De manière générale, les filles trouvaient les geeks repoussant (c’était mon point de vue de gamin de 15ans, je le rappelle encore une fois), et je comprenais donc parfaitement bien de ne pas les retrouver dans les lieux et espaces que je fréquentais.
Mais les produits de la culture geek dénotent aussi souvent une bonne part de sexisme. Qui n’a jamais vu ces illustrations de guerrière à moitié nue, portant des bouts d’armures à des endroits parfaitement inutiles, plus dangereux pour elle-même que les armes de ses ennemis ? Et je peux vous assurer que Xena la princesse guerrière n’est pas la plus sexiste des représentations féminines de l’heroic-fantasy.
J’ai d’ailleurs bien du mal à ne pas trouver une fille complètement nue lorsque je cherche un exemple de l’expression suivante :
The less it covers the higher the armor rating.
Cela dit, déjà à l’époque cela commençait à me déranger un peu. Depuis, j’essaye d’éviter d’accorder mon attention à ce genre de représentation – même si elles restent très présentes, malheureusement. Enfin, à 15ans, on ne crache pas non plus sur le corps exposé d’une jolie jeune fille (les hormones sans doute, ou toute autre excuse plus ou moins valable pour un gamin de 15ans). Vous pouvez y voir un certain paradoxe entre le manque d’attrait pour les filles de mon voisinage, et l’intérêt pour une représentation idéalisée de ce que doit être la femme-guerrière-objet-de-désir.
Enfin, et c’est un point que j’ai déjà évoqué dans certains de mes écrits, c’est la dureté de cette société geek : la dureté avec les nouveaux, avec les idiots, les imbéciles, et, de manière générale, avec tout ceux qui font une erreur, quelle qu’elle soit.
Parfois, cela ne porte pas à conséquence, et cela se termine simplement par des noms d’oiseaux balancés entre potes. Parce que c’est le genre de truc qu’on fait entre potes (incluant des filles, je n’ai jamais vu de distinction ici d’ailleurs – sauf peut-être sur la nature des insultes choisies, ce qui est parfois très dérangeant). Parfois, il y a un bon petit rage-quit des familles en prime. Mais il faut bien quelques dramas de temps en temps. Mais globalement, le pardon est très vite accordé, l’affaire très vite oubliée.
Et puis parfois, on sent qu’il y a un véritable rejet, une petite haine qui s’installe, portée par une étrange rage. En dehors des trolls, il y a tout ces clivages entre les fans d’une œuvre et d’autres, en reproduisant l’exact schéma que nous vivons en tant que geek. Nous sommes des parias dans notre société parce que nous aimons des choses différentes, aussi, au sein même de cette sous-culture, il y a des clivages et un rejet de ceux qui aiment des choses encore différentes – ou simplement, différemment.
On en devient parfois un peu vieux, con, et aigris. Mais plus tard, parce qu’à 15ans, il y a d’autres sujets de préoccupations. Cela viendra, plus tard. Sans doute.
Une certaine image de soi
Pour l’instant, si je résume bien l’image que je décris ici de mes 15ans, ça donne à peu près ça :
- Rejet par la majorité de la société.
- Passion pour l’imaginaire
- Curiosité et recherche de compréhension
- Partage, échange, construction d’une sous-culture propre à ses centres d’intérêts
- Socialement peu adapté voire inadapté, parfois carrément désagréable en société
Et c’est ainsi que je me suis construit, petit à petit. Ce mot que beaucoup juge galvaudé par les temps modernes, c’est pourtant ce qui me définissait parfaitement : j’étais un geek.
Ce n’était pas une question d’apparence, mais de ce que j’étais, au plus profond de moi et de ma personnalité. De comment je voyais et j’expérimentais le monde. Et de comment les autres me voyaient.
Tout n’est plus qu’apparence
Aujourd’hui, si vous avez bien compté, j’ai entre 26 et 27ans. Je suis déjà un peu plus vieux, un peu plus con, et un peu plus aigris. C’est inéluctable diront certain.
Mais je suis toujours un geek. J’ai beaucoup plus d’expérience, j’ai lu beaucoup plus de choses, j’ai ouvert bien plus largement qu’avant mes centres d’intérêt (incluant l’informatique, la photo, les lego, le game-design, le story-telling, les mangas, etc.), ainsi que mon cercle amical et social. Mes relations sociales sont aplanies, et je me sens bien plus à l’aise dans mes rapports avec les autres – et avec moi-même.
Mais je suis toujours un passionné, un indécrottable curieux, un furieux de l’apprentissage et de la compréhension du monde.
Et je n’aime pas les jeunes geeks d’aujourd’hui, avec leurs manières et leurs attributs. Je n’aime pas ces jeunes qui font de tout ce que j’étais, une simple question d’apparence. Ils mettent de la couleur dans leurs cheveux, ils portent des lunettes trop grandes (les mêmes pour lesquelles je me faisais traité de binoclard, justifiant les brimades et les coups des plus rustres de mes camarades de classe), ils parlent comme les jeunes d’aujourd’hui de Facebook, d’Instagram (et très rarement de twitter), de Pokémon, de Zelda, de « Game of throne » la série qu’elle est trop bien, du « Seigneur des Anneaux » ces 3 supers films de Peter Jackson, de Hunger Games, de Twilight. Quoi que non, même parmi les nouveaux geeks, Twilight c’est un peu la honte.
Stop. Je vous entends déjà me dire, me rabâcher, que j’étais pareil à leur âge. Que je suis seulement atteint du syndrome du vieux con aigris et du « c’était mieux avant ». Que je considère trop vite que les jeunes devraient tout savoir, alors qu’ils doivent d’abords apprendre. Que je dois les éduquer, et pas leur cracher dessus comme un connard.
Mais relisez moi bien. La différence fondamentale entre ces nouveaux geeks, ces jeunes de 15-20ans, c’est qu’ils font de tout ça une apparence. Un effet de mode, dans lequel se perdent toutes les valeurs durement construites tout ce temps par ma génération, et la génération avant moi (non pas que toutes soient bonnes à prendre, mais c’est un autre sujet). Et dans lequel, au passage, se noient aussi ces jeunes qui sont vraiment des geeks – et qui le resteront donc longtemps après le passage de la puberté.
Est-ce que vous vous rendez-compte que tout ce qui m’a construit n’est aujourd’hui pour eux plus qu’image, plus que paraître ? Tout cela n’est qu’une mode comme une autre, bientôt remplacée par la prochaine lubie. Et le tout, agrémenté de la bonne dose de consommation.
Je n’étais pas un consommateur comme les autres. Je fouillais, je cherchais, j’étais curieux. Mais je ne consommais pas simplement des produits « geeks ». J’étais geek, alors je consommais certains produits, mais je ne me définissais pas par rapport à ce que j’achetais. Je faisais et je m’intéressais à ces choses parce que c’était moi, pas parce que je voulais être « geek ».
Le dernier iPod à la mode. La dernière console de salon. Le dernier t-shirt de hipster. La dernière affiche du film tiré du comics tirés du bouquin tiré de l’histoire à la con du dernier né des studios d’Holliwood.
Bref, je crois que Cyanide & Happiness résume parfaitement ce que je pense en cet instant.
Et dire que je suis devenu un vieux con aigris…