Ancienne civilisation en toc


Quand je ne peste pas sur Skyrim, je me pose des questions profondes sur l’Univers et le reste. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une passionnante discussion sur la création d’un univers de jeu que j’en suis venu à une très simple conclusion :

Le concept de « civilisation antique disparue » est le TGCM de la création d’univers.

Prenez quelques instants pour y réfléchir sérieusement. Dans presque chaque histoire, chaque fiction, chaque univers de jeu vidéo ou de jeu de rôle, vous trouverez ce concept de civilisation antique disparue. Une civilisation inconnue, qui n’a laissé que des vestiges en ruine, est souvent la source de l’ancienne prophétie sur le héros, d’anciens artefacts destructeurs ou salvateurs, d’énigmes et de prétendues révélations sur l’existence même de la vie.

Propriété d’antan

Une civilisation antique, c’est pratique. Comme elle est disparue, elle dispose d’un ensemble de propriétés qui simplifient grandement la création d’univers et de scénarios :

  • La langue « ancienne » permet de faire de jolis symboles qu’il n’est pas nécessaire de traduire. Il suffit qu’ils aient l’air cool et ancien. Et mystique. C’est important, le côté mystique.
  • Les bâtiments en ruines depuis des millénaires sont de parfaits terrains d’aventures, où les pièges sont toujours actifs (alors que ce foutu ascenseur qui sert de raccourci est en rade). Et cela permet de mettre du steam-punk ou de la science-fiction en plein milieu d’un monde médiéval.
  • Grâce aux mystères qui l’entourent, n’importe quelle situation et/ou objet devient possible, grâce à un artefact quelconque, de préférence découvert en lisant un vieux bouquin poussiéreux provenant d’un passé forcément un peu moins lointain mais déjà trop lointain pour que quiconque ait pensé à le lire un jour (et à s’en servir depuis son écriture).
  • Forcément disparue pour des raisons mystérieuses, elle permet de faire peser l’ombre d’une menace ancienne et forcément supérieure à tout ce qui pourra jamais exister. Ou, au choix, de mettre une pseudo-morale sur « les traditions anciennes perdues » ou une pseudo-morale sur « le progrès c’est vraiment très mal ».

Je pourrais être intarissable sur les facilités qu’apportent une bonne civilisation antique disparue, mais vous l’aurez sans doute compris, j’aime de moins en moins ce concept.

Cohérence disparue

Ce qui me frappe le plus souvent dans l’usage d’une CAD, c’est la perte de cohérence manifeste.

Si une civilisation périclite, ce n’est pas pour rien : il y a souvent un problème de ressources derrière sa disparition. Des sècheresses répétées, une complexité trop importante de la bureaucratie, ou l’effondrement du système sous son propre poids sont d’autans de bonnes raisons pour qu’une civilisation s’éteigne.

Pour autant, il est plus souvent fait usage du point de non-retour de la décadence, que ce soit à cause d’un progrès technologique, scientifique, voire magique, ou des mœurs dissolues d’une caste dirigeante (forcément) corrompue. Comme s’il fallait forcément une raison morale, un ennemi invisible à combattre, caché dans les tréfonds de l’humanité.

Cela amène presque toujours aux sempiternelles « ruines » antiques, où tous les pièges fonctionnent à la perfection, que ce soit depuis 100 ans ou 4000 ans. De la même façon, ces ruines sont toujours là, résistantes à l’épreuve du temps comme aucune autre construction humaine depuis – comme si les civilisations survenues entre temps n’étaient capables de rien de durable.

Je ne peux m’empêcher d’y voir les tentatives d’une justification de la critique du monde présent, un artifice à une cause morale censée être commune à l’humanité toute entière. Un artifice éculé.

De la même façon, je trouve surprenant les laps de temps invoqués : il est souvent fait mention de plusieurs millénaires entre une CAD et l’actuelle – surtout dans un monde dit « médiéval-fantastique ». Comment, dans un monde où la magie est presque palpable, peut-on considérer un laps de temps aussi grand tout en restant dans un mode de pensées si médiévales ? Comment se fait-il qu’il n’y ait rien d’autre entre temps ?

C’est un peu comme si entre l’empire romain et aujourd’hui, il n’y avait rien eu d’autre que le moyen-âge : pas de renaissance, pas de siècles des lumières, pas de révolution industrielle ni de modernisme (mais bon il suffit de mettre des elfes et on a de l’art nouveau à foison).

Paresse en stock

Dans l’absolu, je ne suis pas totalement contre ce concept : cela permet aussi de créer une forme de mythologie, et de donner au monde un passé historique grâce aux bas-reliefs laissés aux archéologues d’un monde qui doit résoudre les problèmes du présent. Que le héros y cherche une solution actuelle en usant de la force culturelle de l’Histoire ne me pose pas non plus de soucis particuliers – c’est même une attitude qui me plait.

Mais lorsque la CAD sert à justifier tout et n’importe quoi, cela a tendance à me rebuter immédiatement, comme un rejet viscéral d’une solution trop facile, trop simpliste, trop fade.

Il existe forcément des façons plus intéressantes de dessiner les formes d’un nouvel Univers.

Publié par

Exirel

Développeur web à l'instinct ludique.

2 réflexions au sujet de « Ancienne civilisation en toc »

  1. Un seul nom : Gobekli Tepe
    Un site vieux de 13 000 ans, comblé il y a 80 siècles, qui remet en cause les théories historiques sur le développement de la civilisation au proche orient.
    Mais il n’y a pas de pièges…

    Je pense que ça vient du pulp, RE Howard ou Conan Doyle et repris tel quel sans imagination ni érudition (en effet, la mécanique des pièges après trois mille ans sans entretien…). Un héros explore un temple ancien DONC il affronte pièges et gardiens. Sans quoi il n’y a pas d’aventure. Et ça a été importé dans le jdr : les aventuriers explorent un donjon DONC il y a des obstacles et des monstres. Sans quoi il n’y a pas d’aventure.
    Déjà bien qu’on évite les orcs enfermés (sans eau ni nourriture) dans le tombeau de Merek-Bé, inviolé depuis trois mille ans !

    Pour autant, l’étrusque n’est pas la seule langue antique que l’on n’a pas traduit. A peine plus vieux, le linéaire A de Crète… Donc ce n’est pas non plus totalement irréaliste. C’est aussi cela, un monde avec une histoire : des pans entiers du passé qui résistent à l’étude et qui fascinent. Machu Pichu. Les nuraghes de Sardaigne. Stonehenge. Los Milalres. Saba…
    Et combien d’autres témoins muets d’un passé ancien dont les ruines nous toisent, nous pauvres ignares qui ne perceront jamais leurs mystères…

    1. Oh, je ne dis pas qu’il est incohérent ou non crédible de croiser des ruines et d’être en face d’informations incompréhensibles. Comme souvent, je critique avant tout la facilité et la sur-utilisation d’un concept, sans y apporter le soin nécessaire.

      Tu soulignes d’ailleurs un point important : je veux bien des ruines inviolées depuis 3000 ans, mais j’espère bien ne pas y croiser un groupe de bandits qui en a fait son quartier général, là, comme ça.

      Je juge donc plutôt à l’aune de la cohérence d’une CAD, qu’à son existence même.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *