Jouer l’intelligence


Comment jouer un personnage plus intelligent qu’on ne l’est en tant que joueur ? C’est une question épineuse, qui touche à l’égo et à la séparation joueur/personnage.

L’égo, parce que ça ne fait plaisir à personne de s’entendre dire « Tu joues un personnage trop intelligent pour toi. » – même si cela ne sous-entend pas que vous êtes stupide, il se trouve seulement que vous ne semblez pas avoir les clés pour incarner le rôle.

C’est bien là la différence entre le théâtre et le jeu de rôle : personne ne vient vous souffler vos répliques, pas plus que vos idées – qui, à défaut d’être originales, doivent venir de vous.

Quant à la séparation joueur/personnage, elle est évidente : si vous êtes comme moi un développeur web, et que vous n’y entendez rien en psychologie et en sociologie (nous dirons, pas de manière universitaire en tout cas), jouer un éminent psychologue expert en criminologie sera un brin compliqué par certains aspects (pas tous non, mais quand même).

Les compétences du personnage, l’intelligence du joueur

Avec l’aide de votre meneur habituel, vous pouvez parfaitement jouer un personnage plus compétent et plus intelligent que vous ne l’êtes. Cependant, cela demande un peu de préparation de votre part, et un peu d’adaptation de la part du meneur.

Pour commencer, considérez bien les compétences de votre personnage : peu importe que dans la vie de tous les jours vous soyez incapable de résoudre des équations différentielles de n degrés – ou même que vous soyez capable d’expliquer ce qu’est une équation différentielle (je ne suis pas sûr de savoir le faire correctement, c’est pas faute d’avoir passé un bac S spé math) – ce qui compte, c’est que votre personnage a la compétence « Mathématique : expert/doctorant/level 99« . Vous avez donc l’opportunité, à tout moment, d’arrêter le MJ dans son énigme pour lui dire « concrètement, mon perso a la compétence en Math, il peut tenter un truc en fouillant comme ça ? ».

Si vous le pouvez, vous décrivez un peu plus l’idée générale du « ça », et ça devrait bien se passer.

D’ailleurs, c’est un peu la même chose qui se produit avec les compétences sociales : la séduction, le baratin, ou le marchandage sont avant tout des compétences de votre personnage, avant d’être les vôtres. Si vous savez bien vous exprimer, ce sera toujours plus facile, mais cela ne doit pas être un frein à votre imagination.

Le domaine scientifique

Un petit bémol tout de même quant à l’usage des compétences : soyez préparé à les utiliser.

J’entends par là qu’il vous sera plus simple de faire intervenir les compétences de votre personnage si vous connaissez un peu mieux les domaines d’application des dites compétences, leurs champs lexicaux, et une part de la culture qui va avec. Et puis, c’est aussi à vous de prendre des initiatives, de proposer quelque chose, bref, de faire fonctionner vos méninges.

Tenez par exemple, si vous jouez un brillant petit chimiste, vous pourriez, à minima, connaître l’existence des lois de bases, les réactions chimiques de bases que l’on apprend au lycée (comme la combustion, ou la saponification), et quelques outils (là encore, piochez au minimum dans vos expériences du lycée).

Pour prendre un domaine que je connais mieux : l’informatique. Cessez de croire tout ce qui est raconté dans les séries US, comme NCIS, surtout lorsque ces derniers utilisent un clavier pour deux personnes. Essayez simplement de visualiser les choses simples : des ordinateurs, un réseau qui les relie entre eux, des serveurs ici ou là… et des logiciels plus ou moins fiables. Pas la peine d’aller beaucoup plus loin en réalité.

L’imagination, source d’intelligence (c’est bon mangez-en !)

Bon, maintenant que vous vous êtes renseigné sur le domaine de compétence de votre personnage, vous avez une vague idée de ce qu’il peut faire – le mieux étant de savoir ce qu’il ne peut pas faire. Et maintenant ? Vous n’êtes pas plus intelligent qu’avant, et vous êtes loin d’être un expert dans le domaine de votre personnage.

Mais vous avez de l’imagination, et vous savez jouer un rôle ! En tout cas, vous essayez – heh, il faut bien être novice un jour. Profitez-en : vous jouez un crack en système réseau ? Demandez à votre MJ s’il ne serait pas envisageable, au lieu de casser toutes les caméras, de simplement perturber le système vidéo pour qu’il envoie les mauvaises images aux surveillants. Ou toute autre idée un peu imaginative, et qui semble pouvoir coller avec votre fiche de perso.

Quid de la magie ?

Dans l’imaginaire collectif, les mages sont forcément de grosses têtes pensantes, des êtres intellectuellement supérieurs… bien ! Sauf que vous, vous n’êtes pas mage !

Et ensuite, rien ne prouve que les mages aient un QI et/ou des connaissances réellement supérieures à la moyenne. Bon, ok, à côté de votre pote « le Paladin qui vous veut du Bien » et « le Nain qui frappe fort avec un marteau », c’est vrai que les mages peuvent sembler un cran au-dessus du côté de l’intellect. Mais ce n’est ni une obligation, ni une fatalité pour vous.

Tenez par exemple, si vous vous retrouvez face à une énigme, et que vous sentez que la magie pourrait être utile, n’hésitez pas à imaginer qu’il pourrait exister un procédé magique pour, mettons :

  • détecter le mensonge dans la prochaine discussion,
  • écouter aux portes discrètement,
  • analyser un lieu et donner des indications un peu plus claires sur ce qui s’est passé / qui se trouvait là,
  • ou tout simplement, si la magie n’a pas déjà été employée ici pour intervenir…

Alors, c’est vrai, tout ça ne remplace pas vraiment l’intelligence prétendument supérieure des mages, mais avec un peu d’imagination (que je classe personnellement comme une forme d’intelligence), vous pouvez proposer au meneur de vous simplifier la vie – et surtout celle de votre personnage.

Quand socialement, c’est un peu trop compliqué

Ah, la théorie du complot ! Je ne sais pas vous, mais à part être un peu paranoïaque sur les bords quand je joue, j’ai bien du mal à comprendre si j’ai affaire à un immense complot d’envergure mondial, ou simplement à un enchaînement de coïncidences. Il faut dire que je crois plutôt au principe du Rasoir d’Ockham : les hypothèses les plus simples sont les plus vraisemblables.

Bref, il m’est déjà arrivé plusieurs fois de ne simplement pas être capable de remettre les pièces du puzzle dans le bon sens – alors que mon personnage, lui, ne devrait pas avoir ce problème-là. Ou, en tout cas, je considérais que mon personnage était capable de mettre certaines pièces en place.

Dans ces cas-là, je n’hésite pas à appeler le meneur, et à lui poser des questions sur ce qu’en pense mon personnage : sa culture, sa connaissance des mécanismes du milieu (la rue, la politique, ou bien je ne sais quel sous-groupe culturel obscur) où se passe l’intrigue, et puis en prime sa logique, et sa capacité d’enquête.

En tant que meneur à L5A, je n’hésite d’ailleurs pas à solliciter les compétences des personnages : les intrigues nippones, à base d’honneur et d’étiquette, ne sont pas nécessairement les plus simples à appréhender lorsqu’il ne s’agit pas de votre mode de fonctionnement au quotidien. Si la méconnaissance de l’étiquette ne posait pas de soucis pour les bushis (ie. les guerriers) du groupe, c’était plus problématique pour le shugenja, qui se devait d’en comprendre un minimum les rouages, et surtout, ses implications.

Globalement, les situations et les énigmes se résolvent assez facilement lorsque vous avez les bonnes informations : les compétences de votre personnage servent à ça, c’est à dire, à obtenir les bonnes informations. Le reste, c’est à vous de le faire.

Tous les rôles ne vous vont pas

Pour finir cet article, sachez que malgré tous vos efforts, certaines choses ne seront pas à votre portée – ou alors, ce ne sera pas toujours très amusant à jouer. C’est un fait : tous les rôles ne vont pas à tout le monde. Certaines y arrivent mieux que d’autre (et ce n’est pas une question de personnage intelligent ou stupide).

Personnellement, je ne me crois pas capable de jouer certaines professions, ou certains caractères : l’archétype du savant fou, c’est vraiment pas mon truc, encore moins sans doute que l’ingénieur en automobile, ou le journaliste sportif – pour ces deux derniers, c’est principalement un manque de culture et d’intérêt pour ces domaines. Je dois avouer avoir aussi un peu de mal avec les bas-du-front qui ne font que taper fort, il me faut un minimum d’esprit d’initiative.

Bref, ne soyez pas trop dur avec vous : trouvez un personnage qui vous plaise, et ayez confiance en ses capacités. Il pourrait vous surprendre.

Publié par

Exirel

Développeur web à l'instinct ludique.

4 réflexions au sujet de « Jouer l’intelligence »

  1. Très intéressant.

    Les compétences type « connaissances » ne posent pas vraiment de problème selon moi parce qu’elles peuvent se simuler avec les règles comme n’importe quelle compétence.

    Par contre, c’est plutôt sur l’attitude que ça coince selon moi. Par exemple, suis-je en mesure de jouer un personnage très fantaisiste, qui a une idée (intéressante) à la minute et bourré d’humour ? Personnellement non. Jouer un personnage très philosophe et subtile n’est pas non plus évident pour tout le monde.

    Du coup, je ne pense pas que ça soit le personnage intelligent (dans le sens « doté de plein de connaissances que je n’ai pas ») qui pose problème, mais plutôt les comportements élaborés de personnages ayant certaines habilités sociales que je n’ai pas (sortir des phrase philosophiques chouettes spontanément, faire preuve d’énormément de créativité etc).

    Tout ça pour arriver à la même conclusion que toi en passant par un chemin différent : tous les rôles ne vont pas à tout le monde.

  2. L’intelligence (et non les « Connaissances de… ») est le seul attribut partagé par le joueur et le personnage. Je crois d’ailleurs que CROC avait décidé à cause de cela de ne jamais faire de caractéristique « Intelligence » dans ses systèmes de règles.

    Très bon article en tout cas, dont je m’inspirerais volontier je devais (ou voulais) écrire un article sur le sujet.

  3. « L’intelligence (et non les « Connaissances de… ») est le seul attribut partagé par le joueur et le personnage. »

    Je ne suis pas vraiment d’accords avec ça.

    C’est partagé, seulement dans une certaine mesure selon le poids que l’on donne aux règles. De plus, les caractéristiques sociales (charisme, manipulation…) sont aussi en partie partagée entre le joueur et le personnage.

    En fait, seules les caractéristiques physiques n’appartiennent réellement qu’au personnage.

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