La Jetée de Whiteblock

06-12-2010

Côté Face

La jetée de Whiteblock est un espace indépendant au cœur de la capitale. Une immense jetée en bois blanc qui s’élance au dessus du front de mer. Elle est étrange à la vue car s’y trouvent de nombreux amas de bâtiments bigarrés au cœur desquels se trouve un des marchés indépendants les plus fabuleux de la région.  D’après la croyance populaire on y trouve tout ce que l’on y cherche et également tout ce que l’on n’y cherche pas. Meubles, textiles, bijoux, alimentation, épices, médications et produits rares et chers se trouvent dans le dédale de ruelles, d’escaliers et de boutiques, certaines ne faisant que la taille d’un salon, d’autres prenant l’ensemble d’un bâtiment.

Acquise de haute lutte il y a plus de trois cents ans, les habitants de Whiteblock ont une indépendance fiscale que beaucoup envient et les navires marchands peuvent accoster aux docks en contrebas pour décharger leur marchandise et les vendre sans payer d’autre taxe que celle qui leur permet de mettre pied à terre. Un tarif avantageux qui attire les marins. Surtout quand l’absence de douanier aide à la vente d’articles de contrebande.

Whiteblock connait une grande activité. Entre la 6e heure et la 22e heure, la jetée est pleine de foule, de théâtre de toutes sortes, du plus extravagant au plus classique, de musiques étranges. Mais à 22h la jetée ferme ses portes et il ne doit rester que les citoyens de la jetée. On conseille vivement aux marins de rejoindre la terre ferme pour finir la nuit dans une des nombreuses auberges de la capitale où coule l’alcool et où de charmantes femmes sont prêtes à beaucoup de choses pour délester un marin las de ses maigres économies.

Le Syndicat de Copropriété de la Jetée de Whiteblock contrôle les opérations d’une main de fer dans un gant de velours. Quelques mauvaises langues voient dans le syndicat une bande de criminels organisés mais eux-mêmes se considèrent comme une espèce de gouvernement autonome. Il organise une milice et perçoit un impôt sur les biens non manufacturés tels que les spectacles, la prostitution, la nourriture et les boissons.

La milice lutte d’arrache-pied pour réduire la criminalité inhérente à ce lieu peuplé d’une large foule. Du vol au meurtre, la jetée connaît ses faits divers plus ou moins expliqués et il n’est pas rare que quelqu’un disparaisse.

Dans la nuit, le bois qui soutient la jetée grince à cause du vent. En tendant l’oreille un homme à l’imagination trop développée pourrait penser entendre des hurlements.

Côté pile

La réalité, c’est qu’il s’agit bel et bien de hurlements.

Le Syndicat conserve avec jalousie le Coffret des Tempêtes, une boîte à musique à la mélodie hypnotique et à la technologie incompréhensible, trouvé il y a deux ou trois siècles lors d’une fouille de ruines sous-marines. Ses pouvoirs sont immenses et inspirent la crainte au pouvoir en place qui a conclu un accord avec le Syndicat dans le but de réguler les marées. Très peu de personnes sont au courant de son existence mais le fait est qu’à la tombée de la nuit, des ondins sortent de l’eau et escaladent la jetée pour tenter de récupérer leur relique. Ces hommes poissons viennent en masse, dévorant avec avidité tout ce qu’ils trouvent sur leur passage et cela vaut pour les appâts humains qui sont suspendus vivants sous la jetée.

Mais depuis quelque temps des mouvements de groupes se sont effectués au niveau supérieur du Syndicat. L’un des dirigeants actuels, porté là par une cabale, semble de plus en plus obsédé par le fait de comprendre comment fonctionne le Coffret pour pouvoir reproduire son effet. Ambitieux, il rêve de conquête et de pouvoir.

Il semble que contre des humains en bonne santé, et de préférence des enfants, certains marchands masqués lui fournissent des livres renfermant des connaissances interdites qui pourraient mettre en péril le statu quo qui dure depuis déjà deux siècles.

La milice enquête officiellement sur ces rapts d’enfants et de temps à autre des coupables sont arrêtés, jugés et exécutés. Etrangement la milice est toujours sur les lieux juste après la disparition de quelqu’un, à deux doigts de prendre les criminels sur le fait.

Personne ne se pose donc de question quand ce groupe de miliciens, dans leur uniforme noir et argent, sont rejoints par les collègues qui viennent de commettre l’enlèvement.

Côté tranche  (la vérité au-delà de la vérité)

Les hommes poissons qui tentent d’escalader la jetée la nuit ne dévorent pas les hommes suspendus, les cris d’horreurs ne sont en fait dus qu’à la peur panique qu’ont les sacrifiés en voyant approcher ces êtres gris et difformes.

Au petit matin, les hommes de la milice qui repoussent les ondins pendant la nuit, ne retrouvent que des cordes vides tachées de sang et pensent que les appâts ont été dévorés. S’ils ne revoient pas les humains libérés c’est surtout parce que ceux-ci ne remettent plus les pieds sur la Jetée et ne racontent à personne pourquoi on les a retrouvés sur la plage, à moitié nus, le lendemain matin. Leur histoire passe au mieux pour un songe d’ivrogne, au pire pour une démence débutante.

Si les ondins tentent de récupérer le Coffret chaque nuit, sans tenir compte des pertes, c’est parce qu’ils connaissent les risques encourus par son utilisateur.

Plusieurs centaines d’années auparavant, avant que le pays ne soit ce qu’il est, le niveau de la mer était plus bas et à la place de l’actuelle capitale s’étendait une ville encore plus vaste à la technologie beaucoup plus avancée. Le Coffret, mis au point par un scientifique qui voulait contrôler les marées pour faciliter la navigation dans les eaux australes, a été la cause de la montée des eaux qui a submergé une partie de cette cité, ne laissant que des ruines. Les guerres et le temps ont érodés les archives de ce pays, mais certains ouvrages rares ont été préservés dans des pays nordiques où le froid dessèche tant la peau que les hommes et les femmes vont en se couvrant le visage.

Les ondins sont les esprits tourmentés des anciens habitants de cette cité engloutie aux pieds de la capitale qui tentent d’empêcher que l’histoire ne se répète.

Cet article est sous license cc-by-nc.